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Contexte

Avant même d’avoir achevé une première campagne de vaccination, le Canada en a déjà commencé une deuxième. Quelques mois seulement après le début de la vaccination de masse contre la COVID-19, les provinces canadiennes multiplient les efforts pour distribuer des vaccins contre la grippe. Certaines provinces, comme la Colombie-Britannique et l’Ontario, ont même élargi leurs programmes habituels et proposent désormais des vaccins antigrippaux gratuits à tous, et non plus seulement aux populations à risque comme lors des années précédentes. Ces efforts pour encourager la vaccination contre la grippe sont directement liés à la pandémie de COVID-19. Les mesures strictes de distanciation sociale imposées l’an dernier avaient presque complètement éradiqué la grippe au Canada en 2020; concrètement, cela signifie que les Canadiens ont présentement une immunité plus faible que d’habitude contre les nouvelles souches de grippe en circulation. Dans ces conditions, la menace de la COVID-19 est encore plus pesante; la population est désormais à risque de contracter les deux maladies en même temps, ce qui augmente le risque de symptômes plus graves. La combinaison des hospitalisations pour des cas graves de grippe, de cas de COVID-19 et des cas comorbides pourrait facilement submerger les systèmes de santé. Les responsables de santé publique se disent donc préoccupés par le paysage épidémiologique du Canada à l’approche de l’hiver et travaillent d’arrache-pied pour empêcher une montée en flèche des cas de grippe.

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Cependant, on connaît mal ou peu les perceptions du public quant à la sécurité et la nécessité, autant individuelle que collective, de se faire vacciner contre la grippe au Canada. L’intérêt porté aux enjeux reliés à la vaccination lors des derniers mois ainsi que l’augmentation des préoccupations générales en matière de santé pendant la pandémie pourraient à la fois profiter et nuire à la campagne de vaccination contre la grippe. D’une part, une sensibilisation plus poussée au rôle et à l’importance de la vaccination pour la santé publique dans un contexte pandémique pourrait augmenter les taux de vaccination contre la grippe et inciter certains à recourir à ce vaccin pour la première fois. Par contre, les Canadiens vaccinés contre la COVID-19 pourraient aussi ressentir un faux sentiment de sécurité lié à leur statut vaccinal, penser qu’ils en ont fait assez pour se protéger et protéger les autres cette année, ou encore craindre des effets secondaires similaires à ceux qu’ils ont pu ressentir avec le vaccin contre la COVID-19; tous ces facteurs pourraient en faire hésiter certains sur la nécessité ou l’avantage de se faire vacciner contre la grippe. Enfin, une mouvance populaire anti-vaccination a grandi et gagné en visibilité durant la pandémie, contribuant aux hésitations de certains citoyens par rapport à la vaccination en général, incluant le vaccin antigrippal. À l’heure actuelle, on saisit mal l’impact de la pandémie: les motivations additionnelles dépassent-elles les barrières créées?

Méthode

DataSciences a mené un sondage en ligne auprès d’un échantillon représentatif de Canadiens (N=1 180) du 29 octobre au 8 novembre 2021, alors que la période de vaccination contre la grippe battait son plein. Afin d’étudier les motivations et les obstacles à la vaccination contre la grippe en 2021, nous nous avons sondé la volonté des Canadiens de se faire vacciner contre la grippe et les motivations qui sous-tendent leur décision. Les données de l’enquête ont été pondérées par le sexe, l’âge et la région des répondants afin d’être représentatives de la population canadienne. La marge d’erreur pour un échantillon probabiliste d’une taille similaire serait de ± 3,09 %.

L’ouverture au vaccin contre la grippe laisse présager, pour l’instant, des taux de vaccination similaires aux années précédentes

40 % des personnes interrogées déclarent qu’elles ont « certainement » l’intention de se faire vacciner contre la grippe en 2021. Bien que ces chiffres puissent être gonflés par un biais de désirabilité sociale, ils sont conformes aux résultats des précédentes campagnes de vaccination en 2018 et 2019. L’intention de se faire vacciner contre la grippe est fortement corrélée au statut rapporté de vaccination contre la COVID-19; la plupart des Canadiens entièrement vaccinés déclarent qu’ils se feront certainement ou probablement vacciner contre la grippe (60%), tandis que 62% des répondants qui n’ont pas l’intention de se faire vacciner contre la COVID-19 déclarent également qu’ils ne se feront certainement pas vacciner contre la grippe. Les personnes qui ne sont pas vaccinées contre la COVID-19 représentent 11% de notre échantillon. Les répondants âgés de plus de 65 ans (61%) et ceux vivant dans l’Ouest canadien (C.-B. : 47%, Prairies : 49%, Alberta : 44%) sont les plus susceptibles de dire qu’ils se feront certainement vacciner contre la grippe.

Au premier coup d’oeil, notre expérience avec COVID-19 ne semble pas augmenter les taux de vaccination antigrippale : 69% des répondants qui comptent « certainement » se faire vacciner contre la grippe disent se faire vacciner chaque année, et ceux qui disent se faire « probablement » vacciner ont tendance à se faire vacciner la plupart du temps (42%) ou chaque année (19%). Cependant, la pandémie a peut-être accentué le besoin de protection supplémentaire des Canadiens âgés de 50 à 64 ans; ce groupe d’âge était surreprésenté dans les personnes se faisant vacciner pour la première fois contre la grippe.



Un désir de protéger les autres est la principale raison incitant certains Canadiens à se faire vacciner contre la grippe: 68% d’entre eux affirment qu’il s’agit d’un facteur « très important » dans leur décision. Une majorité de ceux qui ont l’intention de se faire vacciner contre la grippe citent également un désir d’augmenter leur immunité, de réduire la pression sur le système de santé et d’éviter de présenter des symptômes semblables à ceux de la COVID-19 en public comme des raisons importantes de se faire vacciner. Les répondants plus âgés ont tendance à être moins préoccupés par le fait d’exhiber des symptômes de la grippe qui pourraient être mal interprétés par d’autres personnes que les répondants plus jeunes; les hommes se soucient également moins d’afficher des symptômes en public que les femmes.

Ceux qui ont déclaré qu’ils ne se feraient pas vacciner ont invoqué une multitude de raisons différentes. De faibles craintes de contracter la grippe (25 %) ou une faible probabilité perçue de la transmettre à d’autres personnes (22 %) sont les raisons les plus fréquemment citées. 22% déclarent également qu’avoir reçu « suffisamment de vaccins cette année » était une raison très importante pour eux, mais un plus grand nombre — 38 % — disent plutôt que ce n’était pas du tout un facteur déterminant dans leur décision. 19 % des répondants qui refusent le vaccin contre la grippe affirment que leurs doutes par rapport à la sécurité générale des vaccins est une raison très importante pour ne pas se faire vacciner. Cependant, il semble peu probable que ces répondants se seraient fait vacciner contre la grippe s’il n’y avait pas eu la COVID-19 ; parmi eux, seuls 7% disent se faire vacciner contre la grippe chaque année ou presque, et la moitié d’entre eux (51%) n’ont jamais reçu un seul vaccin contre la grippe.

Si ce n’est pas la COVID-19, qu’est-ce qui motive les gens à se faire vacciner contre la grippe ?

L’ouverture à la COVID-19 et aux vaccins antigrippaux est donc fortement corrélée, mais le contexte spécifique de la pandémie ne semble pas être le principal moteur ou obstacle à la vaccination antigrippale, plus que la crainte ou l’absence de crainte de contracter la grippe.

Quels autres facteurs pourraient avoir un impact sur la probabilité qu’un individu participe à la campagne de vaccination contre la grippe?

  • Les personnes réticentes à se faire vacciner contre la grippe obtiennent un score significativement plus élevé que les autres en matière d’anti-intellectualisme (+13%), un concept qui mesure la méfiance à l’égard des experts et des faits scientifiques, y compris ceux liés à la vaccination. En général, les personnes qui ont étudié en sciences à un niveau plus élevé ont tendance à avoir une plus grande confiance dans les méthodes scientifiques, ce qui peut être mesuré grossièrement par le niveau d’éducation. De fait, une relation existe entre le niveau d’instruction et l’ouverture aux vaccins contre la grippe; selon nos résultats, 55 % des Canadiens ayant un diplôme d’études secondaires ou moins disent qu’ils se feraient certainement ou probablement vacciner contre la grippe, contre 65 % chez les personnes ayant un diplôme universitaire. Ces résultats justifient la nécessité d’enseigner aux Canadiens, dès un jeune âge, l’importance de la vaccination sur la santé publique et de vulgariser ces concepts scientifiques, afin de bâtir une confiance dans les experts et la science au fil du temps.
  • La volonté de se faire vacciner contre la grippe est également corrélée au revenu : les personnes qui n’envisagent pas de se faire vacciner contre la grippe déclarent un revenu moyen de 47 750 dollars, contre 58 250 dollars chez les répondants qui déclarent vouloir se faire vacciner. Cela suggère qu’établir de façon permanente certaines stratégies de sensibilisation initiées en raison du contexte pandémique, telles que l’extension de la gratuité du vaccin contre la grippe, pourrait être efficace pour assurer une forte couverture vaccinale dans tous les groupes.

Conclusion

Dans l’ensemble, la pandémie et le COVID-19 ne semblent pas avoir radicalement changé la façon dont la plupart des Canadiens réfléchissent aux vaccins contre la grippe. En fait, une plus grande importance accordée aux questions entourant la vaccination pourrait simplement intensifier l’hésitation des personnes déjà hésitantes et l’adoption du vaccin par les personnes déjà susceptibles de se faire vacciner, créant ainsi une polarisation accrue Pour l’instant, nos données ne permettent pas de prédire des taux de vaccination contre la grippe plus élevés que les années précédentes, ni un afflux de personnes se faisant vacciner pour la première fois, à une exception près : nous pourrions voir un nombre proportionnellement plus élevé d’hommes et de femmes âgés de 50 à 64 ans opter pour un vaccin contre la grippe pour la première fois, potentiellement en raison de la perception d’un risque plus élevé dans ce groupe de complications dûes à une comorbidité COVID-19.

Nos résultats suggèrent certains angles potentiels pour les campagnes de santé publique. Ces campagnes sont susceptibles d’être plus efficaces si elles s’alignent sur les valeurs fondamentales des Canadiens ou fournissent des informations qui rappellent les motivations principales des gens, telles qu’un désir de protéger soi-même et les autres. Ainsi, les campagnes devraient viser à renforcer chez le public canadien son désir de protéger les autres, tout en l’informant des facteurs de risque liés à la diminution de l’immunité du public en 2021.

Enfin, nos données permettent une capture d’un moment dans le temps. Les intentions comportementales rapportées dans des sondages permettent généralement de prédire le comportement réel dans seulement environ 28 % des cas. Enfin, nos données confirment que de nouveaux facteurs entrent en jeu pour la première fois – les jeunes sont plus gênés qu’avant d’afficher des symptômes de la grippe en public, les systèmes de santé sont déjà soumis à des pressions extraordinaires et les voyages sont de nouveau en hausse dans un environnement à forte menace de maladie – le temps nous dira donc comment la pandémie a réellement influencé notre relation avec la vaccination en général.

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